En ce moment, tu marches dans la rue, absorbé par tes pensées. Tu comptes, tu évalues, tu analyses, bref tu gères tout un tas de trucs dans ta tête. Ton regard fixe le sol et tu foules le bitume sans prêter attention à ce qui t’entoure. La brume filtre les frêles rayons du soleil levant. La lumière est magnifique ; tu rates un beau spectacle. Tu le sais et d’ailleurs, tu t’en fous. 

Mais soudain, alors que tu presses le pas pour ne pas arriver en retard à cette réunion (où tu sais par avance que tu t’ennuieras) une vive émotion envahit ton corps. Au début, tu fais comme d’habitude quand un semblant d’émotion pointe le bout de son nez : tu l’ignores.  


Mais cette sensation brûlante dans tes poumons persiste et t’oblige à t’arrêter.
  


« Que ressens-tu exactement ? » te demandes-tu en essayant de t’auto-ausculter. Ton cœur bat fort, très fort. Tu t’inquiètes de ces picotements dans ta nuque et tu te dis « ça y est, c’est pour ma pomme ». Tu te vois déjà attendre dans une salle aseptisée le verdict des médecins : « désolé, vous êtes condamné. » Ouais désolé, c’est ça. Pathétique.
 


Le pire c’est que tu ne souffres même pas. En y réfléchissant encore un peu, tu trouves ça presque agréable. « Mais qu’est-ce que c’est que cette saloperie ? ». Un peu perdu, tu lèves la tête et tu croises le reflet de ton visage dans une vitrine. Tu n’en reviens pas. Tu es en train de sourire bêtement au milieu d’une foule pressée. Oui, tu souris. « C’était donc ça cette contraction sur mes joues ? Mais qu’est-ce qu’il m’arrive ? J’ai l’air heureux ».
  


Heureux.
  


A cette pensée, tes muscles se tétanisent. « Mais je n’ai pas le droit d’être heureux ; la bourse se casse la gueule, le chômage augmente et les violences urbaines, et … Non, non ce n’est vraiment pas le moment d’être heureux, c’est une question d’éthique ! »
  


Ne pouvant supporter l’idée que tu deviennes fou, tu décides de faire marche arrière, à la recherche de quelque chose, d’un signe qui te permettrait de comprendre. « A quel moment, ça m’a pris ? Je crois que ça a commencé dans cette ruelle là-bas ». Tu reprends ce chemin, ton cœur s’accélère. Tu approches, tu le sens.


Enfin tu repères l’endroit exact où ton corps a commencé à réagir. Tu t’arrêtes. Rien. Puis ta tête commence à tourner, tu paniques. Tu t’effondres sur ce banc et tu reprends ton souffle. Tu fermes les yeux « ça sent la dépression à plein nez cette histoire. Comme si j’avais besoin de ça en ce moment !!! ».


Tu respires plus lentement maintenant. Tu ouvres les yeux.


Et c’est là, à quelques mètres de toi.


Une marelle.
  


Une marelle tracée sur le sol que tu avais piétinée sans y faire attention quelques minutes plus tôt.
  

Cette marelle dessinée maladroitement à la craie de couleurs est la cause de tous tes problèmes.  

Des images tentent de prendre place dans ton esprit. Tu résistes un temps, puis tu lâches prise. Un flot de souvenirs inonde ta mémoire ; des flashs de l’enfance avec comme trame de fond cette foutue marelle. Les jupes des filles, les malabars à la fraise, les cabanes dans les bois, les cordes à sauter, les genoux écorchés, le mercurochrome, les mots d’amour écrits au stylo plume, les ballons-prisonniers, les mardis c’est permis, les blagues de toto, le bruit de l’arrosage automatique sur la pelouse en été, les parties de foot, … et la marelle.  


Ce jeu auquel tu jouais avec tes cousines, bien caché des copains. Cette impression d’être libre, sans contrainte. A y réfléchir, il y a bien longtemps que tu n’as pas ressenti cette sensation.
  

Ta montre t’indique que tu es à la bourre, ton portable t’engueule depuis 10 minutes, et toi, tu scotches devant cette marelle.  


Tu es bien.
  


Tu sais que tu souris, tu le sens même. Et ça ne te dérange plus. Non. Finalement, ce n’est pas si mal de se sentir bien.

 

Photo prise par les Déboussolés, à Saignon (France, septembre 2008)

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